« Depuis des millénaires, l′homme affronte le taureau dans une guerre sans merci. Quoiqu’il n’ait jamais cessé de le traquer tout au long de son histoire, le taureau est cependant devenu pour lui autre chose qu’un simple gibier. Il apparaît dès l’aube de la civilisation comme un objet d’adoration, inspirant des dessins, des sculptures, comme un objet de sacrifice aussi, autour duquel s’élaborèrent une mythologie et une théologie ». J.R Conrad, le culte du taureau.
C’est dans cette perspective qu’il faut situer la recherche de Caroline Feyt. Ni fabrication d’image par souci de s’inscrire dans un mouvement à la mode, ni amusement futile et éphémère, encore moins intention purement décorative, son propos s’inscrit au cœur de l’histoire de l’Art, rejoignant les plus anciennes, les plus ataviques préoccupations de l’espèce humaine. Elle va à la rencontre des premiers hommes, des farouches inventeurs de l’art pariétal. Mariant les négatifs en de subtiles unions où elle confronte matières minérales et végétales à la puissance animale, c’est toujours cette dernière qui triomphe, qui domine l’image, lui imposant sa dynamique et sa structure.
Adressant mieux qu’un hommage aux premiers peintres rupestres, des messages amicaux à ses illustres et anonymes ancêtres, Caroline s’amuse de multiples correspondances. A la dureté du roc, elle oppose la fragilité de la gélatine et du papier sensible. A l’obscurité des grottes, l’illumination des sels d’argent. A ces mains exécutées comme au pochoir sur les parois souterraines il y a quelque 20 000 ans, le procédé de création contemporain en apparence le plus mécanique qui soit. Aux fresques toujours fraîches, jamais définitivement sèches dans la quiète et constante humidité des cavernes, la fixation agressive par l’acide qui nous les ouvre au jour.
Les schémas dynamiques tracés par « l’homme magique » préhistorique étaient jugés d’autant plus efficaces qu’ils avaient été formés par la nature, et se contentaient d’épouser un relief rocheux, une excavation recelant de l’ombre, prolongés de quelques traits suggestifs. Caroline magique utilise les moindres replis favorables du sol ou de la roche, relève les plus délicates arabesques de la végétation, note chaque circonvolution laissée dans le sable par la mer retirée, pour y incruster ses mythiques figures taurines, avec une pertinence diabolique.
La plupart de ces monstres virils et fascinants, elle est allée les chercher au fin fond de l’Andalousie, manquant cent fois de se faire encorner, parcourant plus de quatre mille kilomètres en auto-stop, sans presque un sou en poche, avec le matériel le plus simple du monde. Les seuls paysages où elle respire sont ces immenses étendues où rien n’arrête le regard ni la pensée, où elle peut marcher longuement. Sur une planète à l’avenir improbable, depuis longtemps désertée par les dieux , elle continue imperturbablement à édifier d’incroyables totems, à traquer l’impossible. Jamais factice, toujours essentielle, chacune de ses icônes est d’abord une idylle, celle de ces deux négatifs se fondant l’un dans l’autre.
Quels rêves nostalgiques, quels désirs fous habitent les nuits de Caroline ? de Lascaux à Babylone en passant par Knossos et l’Eturie, quelles divinités païennes oubliées, quelles forces obscures va-t-elle réveiller par ses manipulations mystérieuses, ses invocations ténébreuses, dans le secret de la chambre noire ?
Alors, Caroline Feyt thaumaturge, prêtresse, sorcière, magicienne ? peut-être... Mais femme curieuse, femme sensible, et indéniablement femme photographe, avec passion.
Xavier Zimbardo , 1989