Durant toute son enfance, Caroline Feyt a vu le monde derrière une vitre. Non pas la fenêtre à carreaux derrière laquelle les peintres d’autrefois plantaient une femme auréolée de lumière, mais la vitre d’une voiture, au fond de laquelle elle mémorisait des images afin de tromper l’ennui. Des images déjà cadrées, grâce au rétroviseur et au pare-brise, des images déformées à travers les loupes irrégulières que sont les gouttes de pluie, des images en mouvement qui font de chaque chose une étoile filante vue de près ou une comète à ras de terre, et du spectre des couleurs une traîne instable et grise. Bref, la voiture familiale dans laquelle il ne suffisait pas de compter les kilomètres pour passer le temps, fut à la fois sa chambre claire et sa chambre noire, mais une chambre imparfaite où la nuit n’était pas le négatif du jour.
Jusqu’à ce que son père, en lui offrant un appareil photo alors qu’elle avait une dizaine d’années, lui permette de passer de ce laboratoire mental à des exercices pratiques. Depuis c’est peu dire qu’elle a appris le métier puisqu’elle le connaît sur le bout du doigt, grâce au temps passé dans la salle de bain aux rideaux tirés pour faire le noir. Mais c’est pendant la prise de vue qu’elle reste fidèle à ses visions d’enfance(...) : qu’elle photographie un troupeau traversant un pré à toute allure ou des fumées montant d’un feu invisible, qu’elle saisisse au vol des dizaines d’oiseaux battant des ailes, elle retrouve sans y penser le défilé d’images que provoque la vitesse, la fuite du temps projetée dans l’espace et le flou qu’elle laisse dans la mémoire.
Mais alors, quand on est fascinée à ce point par l’image en mouvement, pourquoi ne devient-on pas cinéaste ? Sans doute parce que Caroline Feyt ne cherche pas refuge dans un réel apprêté, encore moins dans le trucage d’un décor, et parce que la narration l’intéresse moins que le plaisir de l’instant, un instant qu’elle étire, qu’elle dilate, qu’elle prolonge par tous les moyens de l’optique et de la chimie.
Seule la photographie pouvait donc lui permettre d’aller à la rencontre du réel le plus menaçant : la corne d’un taureau dans une manade andalouse, l’aile d’un oiseau enivré de pourriture au-dessus d’une décharge publique . Autrement dit la mort qui vient, passe et nous frôle, frappe au carreau de temps en temps, jusqu’au jour où elle brise la vitre sans prévenir.
Gérard Macé, 1995